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La cobla Toron

Article extrait de la partie biographique de l’ouvrage Albert Manyach, Etude sur la musique et les instruments catalans

Nous ignorons dans quels ensembles joue François Coll père, dans sa jeunesse. Nous lui connaissons certaines fréquentations d’autres musiciens et nous avons, d’autre part, de nombreux noms d’autres lignées qui auraient pu, sans nul doute, former des ensembles avec lui, mais les traces sont trop minces pour nous permettre d’en tirer un quelconque constat. Son petit-fils, Albert Manyach, nous donne néanmoins une indication sur l’un des premiers ensembles auquel il prit part (avec ses fils ?) : « Parmi les anciennes cobles roussillonnaises, il convient de citer la cobla des Ferreols de Prades, qui justifia d’une excellente réputation. Il nous revient qu’elle comprenait des éléments de premier ordre, et quelques bons vieux n’ont pas perdu le souvenir du talent des jutglars qui la composaient. […] Une scission dans les Férreols fit se former celle des Mattes. Celle-ci, composée de quatre membres d’une même famille, du brillant ténoriste Toron et du trombone Raspaut, d’Ille, s’imposa à l’admiration du public roussillonnais »[1]. Nous ignorons la date de cette scission et nous n’avons pour notre part pu trouver aucune trace confirmant cela[2]. Ce souvenir familial comporte de plus une maladresse. 

Après la séparation ce n’est nullement une cobla des Mattes qui est créée avec les musiciens cités, ceux-ci intégrèrent lacouple[3] Toron l’année 1857 : « Toron, luthier, à l’honneur de prévenir le public que son couple de musiciens (dit jouclas), est maintenant composé de MM. Coll père et de ses deux fils, de Céret ; Raspau et Bauxo, d’Ille, et lui. Ces artistes, dont le mérite est bien connu, ont adopté un nouvel instrument qui sera joué en sus de ceux habituellement employés dans l’orchestre catalan »[4]. Cet article nous précise la nouvelle composition de la cobla, sans pour autant dire qui sont les nouveaux arrivants : les Coll faisaient même probablement déjà partie de cet ensemble avant cette date. En effet, le 31 mars 1842, pour la naissance de Balbine Toron, deuxième fille d’André, François Coll, cité comme brassier, est témoin de cet heureux évènement. Les liens entre ces deux familles étaient donc bien développés et antérieurs à la création de la cobla Toron de 1857. Mais les Coll, bien que réputés, sont encore des « seconds couteaux ». Leur autonomie musicale n’est pas encore affirmée. On peut aussi remarquer que l’article de fondation cite la présence de deux fils Coll, alors que Albert Manyach parle de trois. Certainement qu’au début des années 1860, le plus jeune des fils Coll, Albert, rentra dans la cobla à la place du dénommé Bauxo[5].

            Pour en revenir à l’article de fondation de la cobla Toron, quel est l’instrument « joué en sus de ceux habituellement employés » ? Celui qui est considéré comme un des meilleurs flaviolaires de son époque, Martin Coll, décide de remplacer son instrument par un cornet à piston, qu’il maîtrise tout aussi bien et qui lui permet d’apporter un timbre nouveau à la cobla[6]. C’est cette nouveauté qui est annoncée en grande pompe dans l’article. Très vite, cette modification plaît et la plupart des cobles effectuent le même changement, reléguant avant 1900 le flaviol et le tamborí parmi les instruments oubliés. Au même moment, le saxhorn-basse apparaît dans la cobla, remplaçant le trombone[7], sans pour autant que l’un des instruments prenne le dessus sur l’autre. Ce changement est de la main de Joseph Simon, membre de la cobla rivale des Ferreols, qui s’est rendu compte que le trombone joue trop souvent à l’unisson avec le tanor, le saxhorn-basse (ou simplement basse) permettant d’augmenter d’une octave plus grave l’étendue de l’orchestre[8]. La cobla Toron est donc composée à cette époque-là de :

1.         Martin Coll : cornet à piston

2.         Joseph Raspaut : trombone

3.         François Coll père : première prima

4.         François « Quico » Coll : seconde prima

5.         André Toron : premier tanor

6.         Bauxo puis Albert Coll : second tanor

            Sur Joseph Raspaut, le tromboniste, nous n’avons que peu d’informations. L’état civil nous apprend qu’il est originaire d’Illa (28/10/1823-10/1898), et qu’il est à la fois tourneur, comme son père, et musicien. Il figure aussi comme un des principaux fondateurs de la Fanfare Illoise en 1883. Marié avec Marie Carmagnes à Corbère en 1846, il aura deux fils, Emile et Albert qui seront tous deux musiciens : le premier sera organiste à l’église Sant-Esteve d’Illa, le second dirigera durant de nombreuses années, en tant que chef de musique, des régiments militaires. De formation plus classique, il côtoiera Joseph Coll. Quant à André Toron, il est à l’époque l’une des grandes figures musicales du département[9]. Facteur d’instruments, luthier perpignanais bien connu, il fournit en primes, tanors et flaviols la plupart des musiciens, tout en prenant part aux cercles musicaux prestigieux de Perpinyà. Donnant des cours de musique à domicile, il devient le premier professeur d’instruments traditionnels au Conservatoire en 1882 (mais n’ayant pas d’élèves, la classe ferme la même année).

            On devine que cette formation est bénéfique pour tous : les Coll gagnent en prestige et André Toron, personnage qui aime prendre soin de sa réputation, s’entoure des meilleurs[10]. Cette cobla fait des miracles. N’oublions pas qu’à l’époque de sa création, Joseph Coll revient vivre à Perpinyà et bien qu’il ne joue jamais dans cet ensemble, il écrit la plupart de son répertoire. Son aura ne fera qu’appuyer la qualité de cet ensemble. Rapidement, cette cobla devient l’une des plus célèbres du département et les contrats s’enchaînent. 

            Lors des premières sorties de cette cobla, un auteur anonyme de Céret est dithyrambique à l’égard de cet ensemble et du répertoire novateur qu’il propose : « Presque tous les morceaux que nous avons entendus ont été composés ou arrangés par M. Coll. Son contrepas est, entre tous, un petit chef-d’œuvre d’originalité et de science. […] Mais c’est surtout dans les Bails que la gracieuse fantaisie de M. Coll se déploie à l’aise. De nos instruments de place, en apparence si ingrats, si bornés, d’un timbre si informe, il tire des effets inattendus, qu’il sait varier avec une fécondité inépuisable. L’idée mélodique se trouve partout, et partout elle s’appuie sur une harmonie d’une exquise élégance et d’une clarté extrême. Cette dernière qualité, l’une des plus rares assurément, ne fait jamais défaut à l’auteur. Nulle part sa science ne se montre sèche ou pédante ; les parties se suivent, se joignent, s’enchaînent, sans que l’oreille cesse un moment de les distinguer, et, dans les combinaisons les plus hardies, il est impossible de trouver la moindre trace de confusion. Du reste, comme le contrepas, ces baills satisfont ceux qui dansent, aussi bien que ceux qui les écoutent. […] Le reproche que l’on adresse à ce qu’on peut appeler la nouvelle école, c’est d’avoir altéré le caractère des anciens instruments, et supprimé la cornemuse. N’en déplaise aux personnes qui jugent ainsi, les instruments n’ont perdu ni leur timbre ni leur caractère. M. Thoron, qui les fabrique à peu près tous, ne les a pas le moins du monde défigurés ; il leur a donné la justesse, qui leur manquait trop souvent ; il a augmenté leur portée et ajouté à leurs ressources. Autrefois, ces instruments ne marchaient à leur aise que sur le terrain uni du ton d’ut majeur, trébuchant sur les bémols, arrêtés par les dièses ; ils redoutaient avec raison les phrases accidentées. Aujourd’hui, grâce à M. Thoron, ils peuvent tout jouer ; je n’en veux pour preuve que le final de Semiramide en la bémol mineur : un de ces tons terribles, où les bémols, rangés en batterie à la clé, balaient de leurs feux croisés toute la portée et semblent devoir la rendre inaccessible »[11]. Soulignons, à titre de supplément amusant, que cet article est inséré dans le journal par Jean-Baptiste Rodange, gérant-responsable du Journal des Pyrénées-Orientales. C’est cet homme qui, quelques années auparavant, a vanté les mérites du hautbois-ténor[12] d’André Toron et l’a aidé à se forger une solide notoriété. Autrement dit, il est toujours plus aisé d’avoir des amis dans la presse pour avoir accès à la renommée.

            Rapidement, voilà la cobla quittant le département pour se produire en concert : « Nous apprenons que M. Toron et sa couple, vient d’être prié de donner un concert à Limoux. C’est pour la première fois que la musique catalane, si vive et originale, aura franchi les limites du département. Nous sommes certains d’avance que cet habile artiste et ceux qui l’accompagnent, obtiendront chez nos voisins un grand et légitime succès »[13]. Même si cette cobla n’était pas la première à se produire en spectacle en dehors du département, on comprend bien sa renommée naissante. Pour mieux se faire connaître des locaux, Joseph Coll les invite trois mois plus tard (le 11 mai) à jouer au Théâtre Municipal de Perpinyà : « Pour la première fois, à Perpignan, on entendra la couple (compagnie de musiciens), dite de M. Toron, dans l’un des entr’actes de l’opéra annoncé [La Quenouille de la Reine Berthe]. Ils exécuteront divers morceaux de leur riche répertoire, alimenté par M. Coll, l’un des violons de notre orchestre, et les belles mélodies roussillonnaises y trouveront place. Ces artistes (car ce sont de vrais artistes) ont voulu rendre un hommage désintéressé à deux de leurs compatriotes, l’auteur de l’opéra et le directeur du théâtre »[14]. L’expérience n’est pas concluante, mais cette nouvelle formation plaît : « Dans un entracte, peut-être mal choisi, puisqu’il a ralenti l’action de l’ouvrage, on a entendu avec le plus grand plaisir la Couple (compagnie de musiciens) dite de M. Toron. Ces artistes ont confirmé, au chef-lieu, la réputation artistique et de talent supérieur qu’ils ont acquise ailleurs à si juste titre ; tous les morceaux qu’ils ont exécutés sont marqués au cachet de la perfection. Les bravos frénétiques qui les accompagnaient prouvent combien était grande la satisfaction des auditeurs»[15]

            La réputation de cette cobla n’est désormais plus à faire. Elle est sans conteste la principale du pays : c’est la seule – du moins la première – qui a osé repenser complétement sa façon d’appréhender la musique. Forte de cette popularité, tous les organisateurs la veulent pour animer leurs fêtes : « Un enclos superbe, pavoisé de drapeaux, de banderoles et d’oriflammes aux couleurs nationales, avait été élevé avec beaucoup de goût à l’entrée de la splendide promenade des Platanes, et offrait à l’œil le plus ravissant aspect ; l’orchestre était occupé par la bande de M. Touron, si renommée dans le pays. Les danses auxquelles ont pris une part active nos jeunes gens et quelques braves militaires de la garnison, ont été fort animées pendant toute la soirée et une partie de la nuit, en présence d’une foule considérable. La veille, la bande Touron avait donné des sérénades aux Autorités de la ville et préludait ainsi à la fête du lendemain. »[16]. Et bien que A. Toron soit parfaitement implanté à Perpinyà, c’est dans les villages des alentours que la cobla ne cesse d’avoir des contrats, au point que lors de l’organisation de la fête patronale du quartier des Blanqueries de Perpinyà, Jean-Baptiste Rodange précise : « Les amis des bonnes traditions qui ont pris cette initiative se sont également pourvus d’une excellente couple de musiciens, celle de M. Toron, qu’on n’a pas le plaisir d’entendre à Perpignan, parce que les villages et bourgs se la disputent. Par suite d’engagements antérieurs, ce corps de musique ne pourra toutefois présider aux danses du faubourg que le dimanche, 8 septembre, et jours suivants »[17]. Anton de Siboune nous rapporte également un témoignage des années fastes de la cobla à Ceret : « A mesure que le cortège s’avance, une haie de spectateurs se forme sur les boulevards pour entendre la floubiol du jeune Martin, ou le ténor sonore du regretté Touron ; le vieux Respaut s’en donne avec son trombone à coulisse, qu’il fait parler. Ah ! mes amis, qui n’a pas entendu ces gens-là, à cette époque, ne sait pas ce que c’est qu’une cobla catalane »[18]Plus loin, il rajoute : « Il me semble encore entendre la délicieuse sérénade de Don Pasquale que Touron chantait sur son ténor, avec une délicatesse et une vigueur de sons inimitables. […] J’écoutais les variations de Marti, de Quiquo, et de Respaut que notre compatriote avait écrites sur l’air de Montanyes Regalades, si populaire dans notre pays !  […] Lorsque la recette était jugée convenable, sur un signe, Martin frappait de sa baguette le tambourinou, qu’il tenait sur son bras gauche, et la cobla avertie par ce signal reprenait un air vif et gai »[19]. Et si en 1863 l’ensemble anime avec justesse les fêtes du quartier Sant Joan de Perpinyà[20], un vent de fin souffle sur cette formation. 

            Se produit en effet un imprévu auquel André n’était peut-être pas prêt : la famille Coll ne cesse d’être de plus en plus réputée. C’est ainsi qu’en 1863, on ne parle plus de la couple Toron mais de la « savante couple Coll-Touron et Cie »[21]. Le père et ses trois fils, accompagnés de Joseph Raspaut, quittent l’ensemble l’année suivante, laissant André dans le dénuement. Et  il mettra longtemps à s’en remettre, comme le montre une annonce parue en 1865 : « Avis. Si on désire quatre ou cinq bons musiciens pour les bals des derniers jours de Carnaval, s’adresser à M. Toron, luthier, rue Cloche d’Or »[22]. Alors que les cobles sont standardisées à six musiciens, son annonce a de quoi surprendre (« quatre ou cinq bons musiciens »), et sous-entend qu’il n’arrive plus à créer une formation dynamique. A partir de cette époque, les journaux foisonnent d’annonces vantant les mérites de la nouvelle cobla Coll dite Mattes, alors que le nom de Toron devient inexistant. Il faut attendre 1876 pour qu’André Toron crée une nouvelle cobla, conjointement avec Guilaume Dauder, de Baixas[23].

Il ne fait aucun doute qu’il continua à jouer en cobla, mais plus aucune mention n’apparaît dans les archives. Les Mattes, les Ferreols ou la cobla Matote ont désormais pris le dessus.


[1] Manyach Albert, Le Journal de Céret, 24/03/1924.

[2] Néanmoins, le 30/10/1867 Martin Coll est témoin de mariage à Ceret de Anne Anyach et Pierre Simon, fils de Pierre Simon (un des membres de la cobla Ferreol). Cela nous montre bien que ces deux familles se connaissaient et gardent contact.

[3] Au XIXe siècle, le mot cobla est traduit dans la presse par couple, d’inspiration occitane.

[4] Le Journal des Pyrénées-Orientales, 14/03/1857.

[5] Nous ne possédons aucune information sur ce musicien. Les textes de l’époque le présentent comme étant originaire d’Illa (comme Raspaut, membre lui aussi de la cobla). Si nous trouvons un Joseph Buxo (Boixo) originaire de Figueres qui dirigeait l’Orphéon de Ribesaltes en 1864, une famille Boixo se retrouve à Illa, bien que nous n’ayons pu y trouver une quelconque trace d’un musicien.

[6] Cette réputation nous permet d’affirmer que Martin Coll était connu du monde musical bien avant son intégration à la cobla Toron.

[7] Qui venait lui-même de prendre la place de la borrassa ou bot, la cornemuse nord-catalane.

[8] Baille Gabriel, 1897-1900, p. 376.

[9] A ce propos voir l’ouvrage Andreu Toron i la Tenora d’Enric Francès, cité en bibliographie.

[10] Le fils d’André Toron, Joseph, lui aussi luthier et musicien, dirige une autre cobla, distincte de celle de son père, à l’inverse de ce qui est en usage à ce moment-là : on devine bien l’indépendance réciproque qui les motive, chacun ne voulant pas « jouer » dans l’ombre de l’autre. Ainsi, lors de la fête patronale du quartier des Blanqueries de Perpinyà, à défaut d’avoir la cobla du père pour toute la durée des fêtes, les organisateurs font appel ses jours d’indisponibilité à la « Couple Toron fils ». (Journal des Pyrénées-Orientales, 24/08/1861.)

[11] Le Journal des Pyrénées-Orientales, 17/10/1857.

[12] Nom donné au tanor par André Toron, lorsqu’il le perfectionna pour en faire un instrument soliste qu’il espérait faire entrer dans les ensembles militaires.

[13] Le Journal des Pyrénées-Orientales, 24/02/1858.

[14] Le Journal des Pyrénées-Orientales, 12/05/1858.

[15] Le Journal des Pyrénées-Orientales, 19/05/1858.

[16] Le Journal des Pyrénées-Orientales, 15/06/1859.

[17] Le Journal des Pyrénées-Orientales, 24/08/1861.          

[18] de Siboune Anton, 1896, p. 18.

[19] Ibid., p. 33-34.

[20] « Les danses de la paroisse St-Jean, ont été, cette année, fort brillantes et fort animées. Dimanche, une foule immense se pressait dans l’enclos qui avait été orné avec autant de goût que d’élégance. M. le Préfet et Mme la Comtesse de Coëtlogon ont daigné honorer de leur présence cette charmante fête patronale qui, cette année, avait repris toute son animation primitive. Il était plus d’une heure du matin lorsque la couple Toron, si remarquable ensemble, faisait entendre sa dernière Mazurka ». Le Journal des Pyrénées-Orientales, 02/09/1863.

[21] Le Journal des Pyrénées-Orientales, 16/09/1863.

[22] Le Journal des Pyrénées-Orientales, 24/02/1865.

[23] L’Indépendant, 27/05/1876, cité dans Francès Enric, 1986, p. 158.